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- Le chemin qui sent la pluie -

Intrépide et curieuse, Astrid adore partir à l’aventure. Dès qu’elle a su marcher, elle s’est aventurée seule dans le potager familial, tirant sur cette touffe verte qui l’intriguait depuis longtemps. Elle découvrit que c’étaient « les cheveux des carottes » et en croqua une, encore pleine de terre. Beurk !


À son dernier anniversaire, elle a demandé à aller seule à l’école du village. C’était une petite école, de celles où une institutrice jongle avec des élèves de plusieurs années dans une seule classe. Elle n’irait pas vraiment seule : Astrid irait jusque chez Louis, puis ils feraient la route ensemble. La fillette ne pouvait pas se tromper. Elle devait remonter la rue jusqu’au croisement, elle avait compté : ça faisait douze maisons, ce n’était pas très long. Ensuite, tourner à droite, du côté de la main où elle a un grain de beauté, puis s’arrêter à la troisième maison.


Habituellement, Louis l’attendait sous le porche. Parfois, elle devait sonner. Ce n’était arrivé qu’une fois : un jour où ses parents n’avaient pas entendu le réveil et où toute la maisonnée se dépêchait pour rattraper le temps perdu.


Mais ce matin-là, Louis n’était pas à la porte et personne ne vint ouvrir à Astrid.


Astrid était pensive. Qu’avait-il pu arriver à Louis et à sa famille pour que personne ne lui ouvre ? Étaient-ils tous malades ? En tout cas, cela devait être important: Louis n’avait manqué l’école que cinq jours, cet hiver, lorsqu’il avait eu la grippe.

Elle attendit un peu, puis repartit vers l’école. Sa maman lui avait expliqué : elle devait reprendre sa route lorsque la grande aiguille de sa montre arriverait sur le 15, sinon elle serait en retard.


Au milieu de la rue de Louis, un chemin se faufilait entre deux maisons et menait à la forêt où ils jouaient les mercredis après-midi et pendant les vacances. Il fallait passer devant ce chemin, puis devant la librairie de Monsieur Balthazar, traverser le pont au-dessus du ruisseau et continuer tout droit jusqu’à l’école.


Sauf que, ne me demandez pas pourquoi, Astrid ne prit pas le chemin de l’école. Elle s’engagea dans celui qui menait à la forêt.

Il sentait bon le pétrichor ce matin. Le pétri-quoi ? Mais si, cette odeur de la nature juste après la pluie… Tu n’en connaissais peut-être pas le nom, mais tu la connais cette odeur !

Astrid l’aimait plus que tout. C’était la promesse de voir des crapauds qui, attirés par l’atmosphère encore humide, s’aventuraient à travers la forêt.


À l’affût du moindre bruissement, elle fut surprise d’entendre un gémissement non loin d’elle. Elle s’approcha et découvrit un petit chien trapu. Il ressemblait à celui de sa voisine, mais celui-ci était blanc, tacheté de brun. Il ne portait ni collier ni médaille, et la fillette ne l’avait jamais vu.


Ce qui attira surtout son regard, ce fut le harnais qu’il portait. Il était composé de nombreux compartiments dans lesquels étaient rangés plusieurs cailloux. Chacun portait une mention intrigante : beau temps aujourd’hui — voiture en panne chez Madame Guili — réveil paisible chez Louis — brise légère dans la rue du Train — lettre d’amour pour Monsieur Doucet — une cicatrice pour Auguste — une récré plus longue pour les élèves…


Avant même d’avoir le temps de réfléchir davantage, elle l’entendit gémir de nouveau et remarqua qu’une branche s’était prise dans son harnais, l’empêchant de bouger.

Astrid prit le temps d’observer. Le chien avait remué la queue lorsqu’elle s’était approchée. Elle pouvait donc s’avancer sans crainte. Elle retira quelques pierres du harnais, les posa près de son cartable, enleva le harnais et libéra la branche.


Le chien lui lécha la main avec enthousiasme, puis attrapa le bas de son pantalon. Astrid comprit qu’il l’invitait à le suivre. Elle mit les cailloux dans son cartable, prit le harnais et le suivit sur des chemins inconnus.


Après avoir longé le ruisseau, ils arrivèrent devant une énorme souche creuse. Le chien s’y engouffra et aboya pour l’inviter à entrer. Astrid le suivit et découvrit une maisonnette directement aménagée dans l’arbre.


Un homme d’un âge incertain s’avança vers elle. Il portait une tunique semblable à celle de Merlin l’Enchanteur et une longue barbe blanche. Il la remercia d’avoir retrouvé son chien, d’avoir rapporté son harnais et son précieux contenu.


Astrid sortit les cailloux de son sac et lut les nouvelles inscriptions : envie de soupe à la tomate — nostalgie des vacances — souvenir d’un goûter d’enfance — histoire du soir plus longue avec Granny. Elle interrogea l’homme : qui était-il ? Et ce chien ? À quoi servaient ces cailloux ?


Il se présenta : Gabriel, gardien du temps. Il conservait les souvenirs des habitants du village. Chaque nuit, son chien Louky parcourait le village endormi pour récolter les souvenirs du jour et déposer ses cailloux. Cela pouvait sembler peu de chose, mais il transportait plus précieux que tous les trésors : ces cailloux étaient le lendemain.


N’ayant pu accomplir sa tâche cette nuit-là, certaines conséquences s’étaient fait sentir. Le caillou « réveil paisible chez Louis » n’ayant pas été déposé, la famille était restée endormie.

Astrid proposa d’aider Louky à distribuer les cailloux pour rétablir le cours du temps. Gabriel accepta et lui confia la mission.


Pour Lucienne : une envie de café. Pour Monsieur Germain : un caillou dans sa chaussure. Pour les parents de Gaspard : un détour vers le lieu de leur premier baiser. Pour Louis : un réveil paisible.

D’autres encore sur son chemin, et un dernier, pour elle : un rêve magique et intriguant.


À son dernier anniversaire, Astrid avait demandé à aller seule à l’école du village. Elle n’irait pas vraiment seule : elle irait jusque chez Louis.

Et Louis l’attendait sous le porche.


Pascale Danze


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