- Ré-apprendre à se disputer -
- Jérôme
- 4 mai
- 5 min de lecture
Lâche cela. T’es vraiment pas… Allez, s’il te plait, sinon je vais…
Non Françoise, tu recommences ! Tu n’as AU-CU-NE conviction !
Pffffff. Qu’est-ce j'ai fait pour hériter d’une mère pareille ?!
Je lorgne vers Alexandre et ne trouve pas ses yeux qui doivent voguer sur une mer agitée d’incrédulité. Chaque vague provoque un ressac mélancolique sur la plage où il se retrouve échoué. Sans doute qu’il doit comme moi se rappeler des fragments d’enfance. Essayer de constituer un puzzle et découvrir une image qu’on n’a jamais analysé ? C’était quoi, au fond, notre enfance ? Je l’ai fui comme on échappe à un fusil. Comme dans « marche ou crève » : je l’ai vécue sans jamais m’attarder, rêvasser, m’arrêter. Si je ralentissais, j’avais le canon de ma mère pointé dans le dos et je sentais les vibrations du cliquetis. Elle était tout le temps à mes basques. Grandis ou crève.
Je…
D’aussi loin que je me rappelle, je n’ai jamais rêvé. Tout au moins, je ne me suis jamais rappelé d’un rêve. Je me suis agrippée à la réalité comme une Bernard l’ermite à sa coquille. J’emportais le poids de mon éducation avec moi. Elle est devenue un refuge : je m’y plongeais quand la vie me présentait à l’inconnu. Des œillères en nacre. Au fil de mon apprentissage, maman me couvait d’injonctions pendant que d’autres mères distribuaient des caresses et douces intentions.
C’est bon dieu pas possible, t’es qu’une loque ! Au travail c’est le même ? Jamais tu n’monteras dans la hiérarchie ma pauvre ! T’es même pas un paillasson, t’es un paillasson qui s’excuse ! Comme ton père tiens, avant qu’il ne se fasse la malle.
Tout était organisé avec une mécanique à faire jaunir une orange. Les activités étaient minutées, le temps de parole scénarisé, jusqu’aux disputes. « Croyez-le ou non, les mioches, se chamailler ne vous apportera jamais rien dans la vie. Vous allez apprendre à vous disputer ». Avec application, Alex et moi suivions ces cours de théâtre, censés nous aider à endosser le rôle principal de notre vie. Nos altercations étaient épiques. Enfin, certainement. Je n’en ai aucune souvenir. A l’aube de mes dix-huit ans, j’avais fui l’appartement familial. Je décomptais d’atteindre la majorité, je comptais attendre la majorité, mais je n’y étais pas parvenue. Qu’importe, le monde s’offrait à moi ! Mais lequel ? Je n’avais jamais eu d’amies. En classe, j’étais l’ovni. Mais pas le vert avec des antennes, plutôt l’insipide, le fantôme. Le comportement de maman nous avait tant isolés et je n’avais aucune attache au moment de larguer les amarres. Dans de telles conditions, comment détacher mon embarcation d’infortune de ce port déplaisant ? Je filais dans les bras de cet inconnu que je ne connaissais pas, le premier venu : le hasard.
Allez, j’attends. On attend, Alex et moi. Tu nous fais perdre notre temps !
Pouce levée, soit l’image inversée de ma situation, j’attendais le cochet de ma destinée. Il se matérialisa au travers d’une dame assez âgée. « Je ne sais pas où vous allez ma petite, mais moi je vais à la capitale ». « C’est parfait, moi aussi ». Avions-nous discuté dans la voiture ? Je n’en ai aucune idée. Sans doute avait-elle senti que je n’étais pas ouverte à ses questions et les avait-elle ravalées.

Ce fut le début de ma liberté, conditionnée au port d’une camisole dont je ne parvenais pas à me détacher. La culpabilité peut-être, ou l’emprise d’un syndrome suédois ? Je trouvais mon autonomie grâce à des petits métiers. J’excellais dans ceux pour lesquels il fallait se soumettre sans proactivité. Ford et Taylor étaient mes compagnons préférés. Dès qu’on attendait trop d’initiatives de ma part, je finissais virée. Mon profil a vite attiré les prédateurs usuels qui voulaient m’attirer dans une vie de couple où je finirais manipulée. Cela va à l’encontre des témoignages habituels, mais j’avais un don pour les repérer et la présence d’esprit de m’en détacher. Pour autant, je restais isolée et menait une existence monastique, sans aucune passion. Comme les moines, je vouais une adoration pour une grande figure disparue. J’y pensais plusieurs fois par jour. Comme eux, cette figure m’accompagnait dans mes décisions. Je m’adressais à elle en prière pour qu’elle exauce mes souhaits. Des souhaits trop chastes et sans grande ambition.
Cette camisole m’asphyxiait et me bloquait dans les mouvements vers ma liberté.
Alex, tu n’es vraiment qu’un…
Les mots sortaient seuls et je faisais une nouvelle expérience hors corps dont j’étais devenue coutumière. Je n’étais ni belle, ni jolie. Je me trouvais quelconque. Je faisais mes trente-cinq ans. Ni plus, ni moins. Je portais des vêtements insignifiants, la même coiffure d’enfant et me fondait dans la masse. La semaine précédente, j’avais retrouvé le chemin du domicile familial. Sans savoir pourquoi. Comme un animal migrateur. Était-ce un pèlerinage ou une transhumance ? Mon corps m’avait conduit ici, je ne pouvais y résister. Ma mère avait ouvert la porte et avait masqué sa surprise. Dix-huit ans plus tard, si son corps avait changé, je ne le remarquais pas. Son souvenir avait évolué avec moi, je ne l’avais jamais vraiment quittée. J’avais dessiné moi-même chaque ride, estompé l’éclat de ses yeux, forci quelque peu sa silhouette. Et son portrait correspondait en tout point à celui qui se tenait devant moi. J’ai tout de suite compris qu’ici, rien n’avait changé.
« Entre, pose tes affaires et viens manger, ça va refroidir. Alex t’attend à table. On a fait de la blanquette ».
Ainsi donc, lui aussi. J’apprendrais qu’il n’avait jamais passé la porte pour quelque chose qui ne soit pas dicté par l’autorité maternelle. Le départ de la sœur ainée n’avait que peu chamboulé l’écosystème. Juste, il prenait pour deux. Je reprenais vite mes marques dans ma chambre où la décoration était restée intacte. Le papier peint fané, le lit qui couine, les seuls jouets en bois blanchi, l’absence de cadres aux murs. Le fil de la vie avait repris et je trouvais un semblant de réconfort. Si ma camisole pesait le même poids, elle s’était desserrée et je me sentais moins opprimée.
Alex, tu n’es vraiment qu’un lâche. Mais regarde-toi ! tu n’es qu’un petit soldat ! Pris dans une guerre que tu n’as pas décidé de mener !dat ! Pris dans une guerre que tu n’as pas décidé de mener !
C’était sorti tout seul. Par surprise, comme un brocard sous les phares d’un dix-tonnes, il relevait la tête. Et je croisais son regard. Quel choc ! C’était le mien. Celui que j’avais croisé dans chaque miroir. Le même cocktail de pitié, soumission et désespoir. Le regard est le reflet de l’âme et je voyais en lui ce que je ne voyais pas en moi. Je ne pense jamais l’avoir regardé dans les yeux. C’est-à-dire que bien sûr, j’ai vu ses yeux, mais je ne les ai jamais regardés. Mon petit frère. Si chétif alors qu’il a le physique d’une armoire à glaces. Il avait la force physique, je devais disposer de la force psychique. Être forte pour deux. Elle ne serait pas éternelle, qu’allions-nous faire quand elle ne serait plus là ? Reproduire le schéma, à des enfants que nous n’aurons pas ? Je sentais une puissance monter en moi. La rage étouffée, la contestation réprimée, la liberté bafouée, … tout remplissait mon contenant à une allure folle.
J’allais renverser la dictature.
Je me tournais vers ma mère, et j’ai tout de suite su qu’elle avait compris. Le corps parle plus que les logorrhées, et les manipulateurs savent mieux le déchiffrer que quiconque.
Maman, Alex et moi souhaitons te parler.
Jérôme Dumont



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