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- A portée d'âmes -

Quand j’étais petite, je croyais bien des choses qu’on m’avait racontées. Des Barbus qui distribuent des cadeaux en hiver, des Cloches venues de Rome qui en lançaient dans le jardin au printemps, une souris qui rachetait mes dents de lait, ou encore le Petit Jésus qui m’avait puni. J’ai longtemps cru en Dieu aussi. Celui que le hasard de ma naissance m’a donné, celui de l’Eglise catholique.

En grandissant, tout cela s’est doucement évaporé. Plus tard, je développais mon esprit critique et scientifique, notamment grâce à mon frère qui m’ouvrait la voie. Chaque élément, chaque phénomène avait une explication logique et rationnelle. Je voyais chaque chose à travers une logique sévère.

Je ne croyais donc qu’en la Science. Et je ne voyais donc la Mort qu’à travers ses yeux cartésiens. Un cœur qui bat (ou qui ne bat plus), fait fonctionner un cerveau (ou ne le fait plus fonctionner), qui engendre des idées et, en conséquence, un esprit, une âme (ou ne les engendre plus).

 

Il y a douze ans, quelque chose a changé. Radicalement.

Mon Parrain est mort… Argh, rien que le mot… J’ai eu beaucoup de mal avec la violence et la dureté de cette réalité. Dès les premiers instants, mes principes se sont mis à trembloter : mon discours changeait déjà dans le couloir de l’hôpital quand je l’ai annoncé par téléphone :


  • « Maman ?... Parrain est… Il… Il est parti. »


Bon. Voilà un mot qui, s’il ne change rien au fait a au moins le mérite d’être un tant soit peu plus doux. Jusque-là, ce n’est de toute façon jamais qu’un détail de vocabulaire.

Ensuite, Maman m’a demandé une chose :


  • « S’il te plait, j’ai besoin que tu fasses quelque chose : retourne dans sa chambre et dis-lui Merci pour tout ce qu’il a fait pour moi. A voix haute. Pendant quelques minutes, il est toujours là et il peut t’entendre. S’il te plait retournes-y maintenant et dis-le-lui. »


Je m’exécutais. D’abord parce que Maman me l’avait demandé. Ensuite parce que je respecte les croyances de chacun, même quand je ne les partage pas. Et enfin parce que, sur ce coup-là, ça me faisait du bien d’y croire avec elle. Je demandais donc d’être seule avec lui, m’assit sur le fauteuil à ses côtés et lui parla. Timidement mais à haute voix. J’en profitais pour glisser mes propres remerciements et mes vœux d’apaisement, tant qu’à faire. Puis je suis restée un moment dans le silence, avant de lui poser un baiser sur le front. C’était la première fois que je touchais un mort. Mais ce n’était pas un cadavre : c’était mon Parrain. Ça n’a rien à voir.


Les trois jours qui suivirent furent, bien entendu, pénibles. Mais il était là. Je veux dire qu’il était dans toutes nos pensées, nos discussions, nos agendas, nos écrits. Il était partout. J’ai mis ma vie entre parenthèses, j’ai appuyé sur le bouton ‘’pause’’ pour organiser ses obsèques. Je réfléchissais alors beaucoup à ce qui allait rester de lui. Les morts survivent dans la mémoire des vivants. Ça c’est parfaitement logique quand on y pense. Parrain est mort, ok. C’en est fini de lui, ok. Mais ma mémoire, mon esprit sont bien vivants. Et, dans un sens, si je ne l’oublie pas, si on ne l’oublie pas, il reste à travers son souvenir, n’est-ce pas ? J’interrogeais en interne Sainte Conscience Cartésienne, ô ma-Patronne-intransigeante-mais-juste et lui demandais l’autorisation de raisonner ainsi. Accordé. Merci.


On organisa donc la Messe. Qui devait être, selon moi, la plus belle de tous les temps. Je ne crois pas en Dieu, certes, mais il allait voir de là-haut la valeur du Bonhomme qu’il avait décidé de rappeler bien trop tôt. Et on célébra la Messe. Bien comme il faut. Croyants et non-croyants. Parrain, lui, il l’était. En sa mémoire, je l’ai célébrée dans les règles. J’ai même terminé mon éloge par « Ensemble, Prions le Seigneur. », même si quatre jours avant, ça m’aurait arraché la gueule de le dire. Je sais que ça aurait été important pour lui, alors ça l’est devenu pour moi. Et on a chanté, et on a pleuré et on a prié. Et je me suis même dit que c’était finalement un bel endroit pour tout ça.

Ensuite, il y a eu le cimetière. J’ai distribué des pâquerettes, qu’il aimait tant, pour recouvrir son cercueil. Puis la réception. J’ai distribué des Chokotoffs, qu’on aimait tant, pour enrober notre cœur.


Quand tout a été fini, la dernière main serrée, le dernier sourire tordu, la dernière accolade pleine de morve… Quand tout ça était terminé, je suis retournée seule sur ce qui était dorénavant sa tombe. Juste pour clôturer cette période consacrée à son hommage et réenclencher la vie qui devait continuer, dorénavant sans lui. Puisque, rappelons-le, il était dorénavant… mort.


  • Euh… Désolée mais ce mot, là, je peux pas.

  • Bah oui ma Grande mais, hé, c’est bien de ça dont il est question.

  • Non, vraiment, désolée, je peux pas.

  • Y a pas de ‘’désolée’’. C’est comme ça. Point. Il faut l’accepter puisque c’est un fait : PARRAIN. EST. MORT.

  • NOOON !


Je tombais à genoux en larmes et patientais ainsi que mes voix internes terminent de s’engueuler.


  • Comment, non ?

  • Non. Trouve autre chose.

  • De… Quoi ?!

  • J’m’en fous, j’me lève pas d’ici. Trouve autre chose

  • Autre chose que ‘’Il est mort’’ ?

  • Oui. Et arrête avec cette phrase !

  • Mais il est mort Coco ! Son cœur ne bat plus. Son esprit n’a plus de cerveau où vivre, il a disparu. A l’heure où on parle, son corps a commencé à se décomposer, et bientôt il…

  • TAIS-TOI !

  • … Coco, ce sont nos convictions profondes. C’est de la Science, Chérie. On n’y peut rien. Allez, lève-toi.

  • Non. Je peux pas me lever. Je peux pas partir d’ici sans rien. C’est impossible. Trouve-moi quelque chose.

  • … Quelque chose… T’es marrante toi. Genre quoi ? Genre euh… une espèce de… Une dérogation ?

  • …Hm… Continue…

  • Bah je sais pas moi euh… Genre ‘’Quand on meurt, on est mort. Pour tout le monde. Sauf pour Parrain.’’ Ca te va ça ?!

  • Ok… Et euh… Il est quoi alors ?

  • Pffff tu tires là… Bon euh… Je le prends entre mes doigts, grand et fort, comme il a toujours été, j’en fais une miniature et je le pose sur ton épaule. Voilà. Ça te va ça ?

  • Ok… Il m’entend ?

  • Mais oui, c’est ça. Il t’entend.

  • Il me répond ?

  • Pfff tu fais chier là…

  • Stp…

  • Ok, il te répond.

  • Merci.

  • Mais tu te rends bien compte qu’on est à des kilomètres de nos propres principes ! Qu’on se berce d’illusions juste pour tes beaux yeux là !

  • Chuuuut stp tais-toi. J’ai à lui parler là.


…Un Parrain à portée d’âme.


J’ai finalement pu me relever et retourner doucement à ma vie. Il est resté longtemps sur mon épaule et il y revient dès que j’en ai besoin. Il s’est un peu poussé pour laisser de la place à d’autres aussi. Pour ça, je peux avoir les épaules larges, ce n’est pas un problème.

Aujourd’hui, je crois toujours en la Science bien sûr mais plus exclusivement. Aujourd’hui je crois en plein d’autres choses. Cette première dérogation a été la porte ouverte à plein d’élucubrations et de croyances aussi délirantes qu’enrichissantes.

 

Et le quotidien me parait tellement plus léger.

 

 Coco


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