- En attendant... -
- Rose-Marie
- 11 mars
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 mars
Le démarrage est toujours un peu difficile : au saut du lit, le corps peine ; il faut chaque jour le réhabituer à la vie.
Son visage porte encore les plis de la nuit et reste un peu flou, jusqu’à l’après-barbe.
Alors, tout propret, il peut enfin se regarder avec indulgence. Une petite tape parfumée sur les joues, un coup de peigne, très rapide, juste pour dire…
Voilà, il peut s’attabler pour un moment de gentillesse : café frais passé et tartine de confiture, les yeux perdus sur le petit jardin.
Ensuite, remise en ordre d’un désordre inexistant, tout doucement, pour arriver jusqu’au repas de midi.
Il s’est mijoté une blanquette de veau, un délice, une recette de sa mère. S’il se souvient très bien de la recette, il a du mal à se remémorer les traits de sa mère, sa voix.
Il aimerait bien, pourtant, avoir aux creux de l’oreille les chansons qu’elle lui chantait, pour qu’il n’ait pas peur de la nuit qui tombe…
Vaisselle rangée, table essuyée, il s’installe dans le gros fauteuil de cuir râpé pour une petite sieste.
Ce n’est pas vraiment du sommeil, plutôt un engourdissement, avec Sidney Bechet en bruit de fond, un peu assourdi, et des rêves de bonheur passé qui viennent mourir sous ses paupières.

Le retour au réel, progressif, se fait toujours avec un peu de mélancolie, mais maintenant les larmes sont taries.
Il peut se préparer pour son rendez-vous hebdomadaire.
Pas de faute de goût ! Elle est gentille, mais intransigeante !
Pantalon anthracite, chemise blanche impeccable, gilet gris -celui qu’elle préfère, ils l’ont acheté ensemble- blazer marine.
Une écharpe peut-être ? Oui, c’est mieux, il n’aime pas beaucoup son cou tout maigre.
Pas mal, pas mal du tout…enfin…ça va. N’est pas Don Juan qui veut ! Même jeune, il n’était pas beau. Il n’a jamais eu ce charme ravageur qui fait tomber les filles.
Mais, tout ordinaire qu’il était, elle l’a aimé au premier regard, follement.
Il ne s’est jamais remis de cet amour, récompense inespérée après des années grises d’enfant malhabile et sans grâce.
Il en est pour toujours émerveillé.
Il sort tous les jours à la brune. Il aime cette heure entre chien et loup, qui hésite entre le jour et la nuit, le bonheur et le chagrin, miséricordieuse aux vieux messieurs fatigués.
L’été, la chaleur se fait moins mordante, plus tendre, et l’hiver les lumières des magasins se reflètent sur les trottoirs mouillés.
Il a toujours aimé la pluie.
Aujourd’hui, il y a dans l’air une -très légère- odeur de printemps.
C’est un temps de jonquilles. Elle adore les jonquilles. Elle dit que c’est la fleur des promesses, qui annonce tous les petits bonheurs du nouveau printemps.
Il va donc demander à Claire, la gentille fleuriste, de lui confectionner un joli bouquet printanier, pas trop gros, il n’est pas très riche, et puis les grands bouquets, ça fait prétentieux.
Ensuite, tout doucement, pour se ménager, il remonte la grand-rue.
Son cœur bat la chamade, et pas seulement à cause de la montée.
Il y a dans ses jambes comme une impatience : il en a des choses à lui dire, des petites nouvelles à lui annoncer ; il lui racontera la vie du village, les films qu’il a aimés, les -rares- lettres qu’il a reçues, tous les petits tracas quotidiens…le temps passe toujours trop vite quand il est avec elle…
Ne pas oublier de lui dire les crocus qui pointent, les premiers pinsons dans le jardin, la petite voisine qui vient d’avoir un bébé…Faire le brave, pour ne pas l’inquiéter, ne pas parler des nouvelles douleurs, de la solitude, des amis qui s’en vont, de la vieillesse qui gagne du terrain…Allez, haut les cœurs !
Comme tous les jours, vers les cinq heures, sourire aux lèvres, un bouquet à la main, le vieux fiancé tout voûté pousse la grille du cimetière pour rendre visite à sa belle, partie de l’autre côté, en éclaireur…
Rose-Marie Legrain



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