- Estelle -
- Jean-Jacques

- 9 mars
- 7 min de lecture
La naissance, l’enfance, l’adolescence, le passage à la vie d’adulte, l’école, le boulot, la retraite, la mort et un nouveau cycle recommence. Mais, à chaque étape de la vie, il y a des moments qui nous marquent, des moments que l’on retient plus facilement que d’autres. Celui que je vais vous dévoiler ici, a marqué mon existence de la fin de mon adolescence jusqu’à aujourd’hui, à l’aube du franchissement de la ligne d’arrivée de mon parcours de vie.
Elle s’appelait Estelle, j’avais 17 ans, elle venait d’en avoir 20. Nous nous sommes rencontrés par hasard chez des amis communs lors d’une fête d’anniversaire, une date importante car l’ami qui fêtait ce jour-là son passage à l’âge adulte avait également l’intention de prendre un nouveau départ dans la vie. Quelques jours après, il devait s’envoler pour les États Unis. Ses parents l’avaient mis au défi de grandir dans le sens d’évoluer, comme un rite initiatique pour sortir de l’enfance, prendre un nouveau départ sans possibilité de faire demi-tour, avancer, tracer sa route et revenir différent, en mieux, c’est du moins ce qu’ils espéraient au plus profond de leur cœur.
Mais, revenons à cette fille, celle qui a marqué ma vie et me fait parfois repenser à mon ami. Estelle devait accompagner Vincent dans son périple au bout du monde. Par amour ? Par défi ? Encore aujourd’hui, je suis incapable de le dire. La seule chose que je peux affirmer, c’est que le destin a tout fait changer. Trois semaines avant le départ, Estelle s’est vue proposer un stage qu’elle ne pouvait refuser. Alors qu’elle était en troisième année de marketing, elle venait de se voir acceptée dans l’entreprise qu’elle convoitait depuis le début de sa formation. Son dilemme fut de courte durée, Vincent comprit très rapidement qu’il ne pouvait pas rivaliser avec le rêve d’Estelle et ils se promirent de se retrouver un an plus tard. Il ne fallut malheureusement pas attendre un an pour revoir Vincent.
Quatre mois après son départ, j’appris par les médias qu’un ressortissant belge était porté disparu alors qu’il était parti seul, avec un véhicule de location, visiter des canyons et faire des photos pour son Blog. À la diffusion du reportage, il n’y avait plus vraiment de doute, malgré la barbe, les cheveux longs et hirsutes, il s’agissait bien de Vincent. Les parents affolés avaient contacté tous les amis connus afin de voir si eux avaient des nouvelles, ou des informations qui permettraient d’en savoir un peu plus, mais personne ne savait rien. Et, quinze jours plus tard, après de nombreuses recherches, on découvrit son corps. Les informations quant à l’origine de sa mort ne me parvinrent pas, mais j’étais là le jour de son enterrement. Tout le monde était effondré, personne ne comprenait ce qui avait bien pu se passer, quel chemin l’avait emmené vers cette catastrophe. Estelle était présente elle aussi.
D’abord, je la regardai de loin, ne sachant comment aborder la conversation avec elle, les seuls mots qui me venaient à l’esprit à ce moment me semblaient tellement désuets face à l’ampleur du drame. Que devait-elle penser ? Comment vivait-elle la situation ? S’était-elle projetée, en imaginant qu’elle aurait pu être, elle aussi, entre quatre planches, tout comme Vincent là en ce moment précis ?
Après la cérémonie, je restai un peu en retrait regardant les personnes quitter ce lieu toutes plus abattues les unes que les autres, la tête basse, un mouchoir à la main, parfois même devant être soutenues par un proche tellement la douleur les affectait. Estelle passa juste devant moi, elle leva la tête un instant, croisa mon regard, je lui fis un signe de soutien, puis son regard replongea vers le sol. Je la suivais du regard quand elle chancela, perdit l’équilibre et se retrouva à genoux, une main au sol. Je me précipitai vers elle, passai ma main sous son bras pour l’aider à se relever, elle s’agrippa à mon cou et se mit à pleurer à chaudes larmes. D’abord surpris, les bras en croix, je posai ensuite doucement mes mains dans son dos, forçant doucement l’étreinte. « Emmène-moi » me dit-elle.
Cette fille qui avait hanté mes nuits depuis notre première rencontre, que je serrais dans mes bras alors que l’instant vécu était dramatique, me demandait de l’emmener. Où ? Pourquoi moi ? J’étais venu à pied, je n’avais pas un sous pour appeler un taxi, je ne pouvais pas l’emmener en bus… J’étais là, à la sortie du cimetière, perdu, incapable de prendre une décision, une direction. « Ma voiture est là, viens avec moi, je ne veux pas rester seule en ce moment ! ».
Ces paroles résonnent encore en moi comme si elle venait de les prononcer, je me souviens de cet instant tellement il est gravé dans ma mémoire. Elle me fit donc monter dans sa voiture et me conduisit jusque chez elle, je laissai un message à mes parents pour qu’ils ne s’inquiètent pas, disant que je rentrerais plus tard. Elle habitait un petit appartement au troisième étage d’une ancienne maison de maître. Son intérieur était décoré avec beaucoup de goût et de simplicité. Il y avait, dans cet appartement un confort minimaliste mais suffisant, un salon-salle à manger, une petite cuisine à part, une chambre qui lui servait également de bureau et une belle salle de bain.
« Je te fais une tasse de thé ? » Cette voix chantante était si douce, même si on pouvait pourtant encore percevoir des trémolos, signe incontournable de la tristesse qui la frappait. « Oui, avec un sucre je veux bien, merci. ». Elle s’affaira à la cuisine, en m’invitant à m’asseoir dans le canapé et enlever ma veste. Quand elle revint, elle avait séché ses larmes mais ses yeux étaient encore rougis. Elle portait un petit plateau contenant deux tasses, une théière et un récipient renfermant probablement du sucre. Elle déposa le tout sur la table basse et vint s’asseoir à côté de moi. Elle posa sa main sur la mienne, elle était glacée. « J’ai très peur, nous sommes si peu de chose finalement ». « Je ….. ». « Chuuut, ne dis rien, ne me juge pas, j’ai besoin de me sentir vivante, j’ai besoin d’avoir de l’importance pour quelqu’un, si tu peux, reste avec moi ce soir. ». J’étais pétrifié, incapable de prononcer le moindre mot, et finalement je pense que cela l’arrangeait bien. Elle avait besoin d’une présence, de chaleur et de douceur. Et ce soir-là j’étais là et je pouvais jouer ce rôle. Après avoir bu cette tasse de thé dans le canapé, sans avoir prononcé le moindre mot, elle de temps à autre la tête posée sur mon épaule, moi droit comme un I, maladroit au début, elle dirigea mes gestes et me modela comme une marionnette pour l’accueillir.
Un peu plus tard dans la soirée, elle m’invita dans sa chambre, elle se déshabilla et se glissa sous les draps. Elle me proposa de venir la rejoindre, j’enlevai mes chaussures, mon pantalon et mon pull et me glissa un peu hésitant à ses côtés. J’étais sur le dos, la tête enfoncée dans le coussin, elle posa sa tête sur ma poitrine, prit ma main gauche et la déposa sur son épaule. Sa peau était douce, chaude, j’avais sous le nez l’odeur délicate de ses cheveux, chacune de mes inspirations m’enivrait. Je sentais sur moi le pourtour de son corps épouser le mien, le galbe de son épaule sous ma main, celui de son sein sur mon ventre. En fermant les yeux, je pouvais deviner le moindre détail de sa silhouette. Dans ma tête, je me représentais tel un pilote de course, cheminant sur sa peau, m’aventurant sur son corps en créant par le contact de mes doigts, de petits frissons rendant sa peau légèrement granuleuse. Du sommet de son crane à la plante de ses pieds, la moindre courbe, la plus belle ligne droite, les petites chicanes sous l’aréole de sa poitrine et les zones que je m’interdisais d’imaginer prenant les tournants au plus large lorsque je passais à proximité de ses hanches, formaient dans ma tête le délinéament externe de son corps et se matérialisait par l’image de son visage et la sensation de sa peau sous mes doigts. Je reproduisais à loisir ce circuit infini qui me berça jusqu’à me conduire dans les bras de Morphée. Je ne sais pas très bien si elle aussi a fini par s’endormir mais, à mon réveil, nous n’avions pas changé de position et elle avait les yeux grands ouverts avec un léger sourire sur les lèvres. Elle me remercia pour ma gentillesse et pour le réconfort que j’avais pu lui donner. Elle ajouta que mes parents devaient certainement s’inquiéter maintenant et qu’il était temps pour moi de rentrer. Elle posa sur ma joue un délicat baiser de ses lèvres chaudes et je me levai de ce lit confortable pour me rhabiller et sortir à pas de loup de son appartement sans me retourner, en regardant droit devant pour ne pas me perdre en chemin.

Depuis ce jour, je n’ai plus jamais revu Estelle, mais, chaque année, je reçois le jour de mon anniversaire une carte sans adresse possible de retour. Chaque année, elle me dit que je lui ai permis de rester en vie, d’affronter l’avenir, de tenir la route, de poursuivre son chemin.
Je fête aujourd’hui mes 81 ans et, comme chaque année à cette époque, je guette comme un enfant l’arrivée du facteur qui, depuis ce temps a pris l’habitude de m’apporter la précieuse carte en mains propres en me disant que le bonheur qui se lit sur mon visage lorsqu’il me donne ce courrier lui donne du baume au cœur pour le reste de sa journée. Mais, cette année, il n’y pas de lettre d’Estelle, il passe devant la porte de ma petite maison la tête basse, il ose à peine regarder vers la fenêtre de peur que ma peine ne le transperce lui aussi. Estelle n’a jamais manqué un rendez-vous, mon sang ne fait qu’un tour, toutes les étapes de ma vie me reviennent à l’esprit, je sens mon corps m’abandonner, je veux rejoindre celle qui aura fait de moi celui que je suis aujourd’hui et pour toujours me glisser dans ses bras, tracer le pourtour de son corps, finir ma route à ses côtés. Jean-Jacques Laduron



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