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- Renaissance -

-            Mais non, Jeanfi, c’est vraiment toi ?


Alors là, je ne reviens pas ! Mon voisin de palier. Jeanfi, la pire ordure que je n’avais jamais rencontrée ! Malgré sa nouvelle apparence, je parviens à reconnaitre ses mimiques renfrognées. C’est Mister Bean version ronchon. Le râleur de l’immeuble. Celui qui crève tes pneus quand tes soirées dérangent son sommeil. Sous couvert de la loi du Talion. Celui qui ne répond pas à tes bonjours, mais t’insulte quand tu les oublies. Qui fait durer les réunions de copropriété et dont la voix nasillarde devient vite insupportable. A une vitesse surprenante, il fait rouler ses yeux et les range au fonds de ses pupilles, tout en se frottant les mains. Quelle agilité !


Moi, c’est « Mimie pas de change ». C’est ainsi qu’on m’a toujours appelée, Amélie n’a pas tenu tête très longtemps. Je n’ai jamais été vernie, même en embrassant la carrière de prothésiste ongulaire. Mes clientes viennent – enfin, venaient - parfois davantage pour se mettre à jour de mes péripéties que pour leur manicure. Ça n’est pas très écolo, mais j’en remettais une couche et facture le prix plein. A défaut d’aligner mes bonnes étoiles, je les collectionnais par cinq dans les avis sur mon commerce. Et financièrement, je m’en sortais assez pour rembourser mes déboires.  


Je m’ébroue à ces pensées, ce qui bouscule Jeanfi, qui volette plus loin avec la boude facile.

Je me demande parfois comment ma vie se serait déroulée si mes bonnes fées avaient été plus clémentes. Un auteur (très) célèbre ne m’aurait jamais contacté pour s’inspirer d’un livre qui sera bientôt adapter au cinéma - je ne toucherai rien sur ce film, il faudra que je vous raconte pourquoi. A l’hôpital, on ne me saluerait pas dans les couloirs et je ne connaitrai pas le prénom de pratiquement tout le personnel des urgences. Sans doute qu’un rencard aurait fonctionné et que je ne me retrouverai pas vieille célibataire après avoir cramé les cheveux, brûlé avec mon potage, émasculé, déclenché un choc anaphylactique, et beaucoup (trop) d’autres accidents au cours de mes dates.


Mais bon, tout n’est pas perdu. Il y a une justice, visiblement. Un vol d’oiseaux survole la prairie cernée par les montagnes. Le ciel est orangé et colore le décor en nuances de sépia. Le lac est glacé, rafraichi en continu par la fonte du glacier. Mon nouveau corps le supporte assez bien. Je m’ébroue une nouvelle fois à la vue de mon apparence. Cela bouscule Jeanfi qui était encore revenu. Je n’aurai pu rêver mieux. Ma crinière est bien loin des cheveux sec et cassant de mon ancienne vie, et j’ai des cils à faire démissionner les esthéticiennes les plus bricoleuses. Mon encolure suffira à supporter mon gros cou si j’attrape la confiance que je semble dégager. Mon corps est musclé mais fin, il exprime une élégance qui m’a toujours été étrangère. J’ai le poil lisse et soyeux, d’un blanc immaculé. Seuls mes ongles font un clin d’œil à ma profession. Mes sabots contiennent plus de kératine qu’il n’en faudrait pour enrichir tous les coiffeurs de la ville. Je n’oserais m’y attaquer. Je me cabre et hennit d’une voix puissante qui garde écho dans la vallée. Jeanfi tombe une nouvelle fois de mon encolure. Il bat tellement des ailes qu’il déclenche le vrombissement caractéristique d’une mouche restée enfermée dans un appartement. Je le vois s’éloigner de son vol lourd et fataliste.


« Ne t’inquiète pas, sois patiente et laisse faire karma », disaient mes clientes encore ce matin. Juste avant que je fasse exploser l’immeuble.


Jérome Dumont

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