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- Faites entrer l'accusé! -

  • Jonathan, merci de vous présenter à la barre !

Autrefois alliés, mes voiseurines me toisent du haut de l’estrade improvisée. Un bric-à-brac de planches posées sur des bacs de bières. J’essuie le camouflet et m’offre un soupçon de prestance, qui ne trompe personne.


  • Bien entendu. Je suis coupable. Mais qui ne l’est pas ?

Mireille, Sylva et Marie-Luce n’avaient pas la vocation d’être juge dès leur plus jeune âge. C’est venu avec le temps, quand leur rythme de vie est passé de la consécration à la contemplation. A la retraite, mes voisins d’immeuble étaient à leur apogée sociale, puis tout s’est ralenti. Seul à peu, ils se sont isolés. C’est à ce moment-là que la cadence de leurs journées s’est synchronisée avec mes allées et venues.


Notre copropriété compte trois appartements. Sylva et Marie-Luce occupent le rez-de-chaussée. Le bugle pour l’un, le jardinage pour l’autre, sont les seules activités qui les détournent de mon observation. Mireille, reine auto-proclamée de la pâtisserie, occupe le premier étage et j’habite le second. Lorsque je me suis installé, j’ai apprécié leur compagnie. Leur bienveillance. Leur discrétion.


Quelques timides « bonjour » se sont transformés en « Comment vous allez ? ». Après une brève période de tuvoiement, les vous ont fait place aux tus. Les portes se sont ouvertes, les tartes maison ont recouvert les tables. Les chats ont été nourris, les colis réceptionnés et la communauté s’est créée. De longues discussions ont animés les dimanches après-midi. C’est durant l’une d’elles que le terme voiseurines a été imaginé. Nous débattions de la pertinence de l’inclusivité de la langue française, nouvelle terreur ou lubie des académiciens. La présence de Sylva m’empêchait de les appeler les voisines, et le féminisme affirmé de Mireille refusait qu’on les prénomme voisins. Après avoir tranché la tarte aux pommes, nous coupions la poire en deux : voiseurines.

Je n’aimais pas trop, ça ressemblait à voyeuristes. Est-ce qu’inconsciemment mon esprit allumait le garde-fou ?


Depuis quelques mois, et sans que le recul me permette de me le figurer, le trio devenait invasif. Mireille me déposait mon courrier ouvert. Sylva me prévenait que j’étais en retard au travail, ou commentait mes retours tardifs. Marie-Luce me jugeait.


J’essayais depuis de longs mois de nouer une relation avec une femme du quartier. Nathalie avait environ mon âge et un sourire à faire pâlir un vampire. Alors que je me décidais enfin à lui proposer un premier rendez-vous, elle refusait mes avances. Mes voiseurines l’avait contactée, et lui avait retourné l’esprit. Quoiqu’ils lui aient divulgué, cela avait fait effet. Ses yeux fuyaient plus vite que son corps quand elle se détourna de moi.


Bam, bam, bam.

D’un geste sec et assuré, Sylva frappe son plateau de four avec un attendrisseur à viandes.


  • Jonathan, vous êtes accusé des faits suivants :

    • De grignoter du chocolat dans votre lit le soir ;

    • De mentir à votre patron en prétextant des migraines les lendemains de sortie ;

    • De sortir de chez vous pour vous rendre dans des soirées dansantes ;

    • De tenter de chercher une autre compagnie que celle de vos voiseurines ;

    • De répondre de manière évasive à nos questionnements et d’adopter un comportement méfiant ;

    • De prendre vos distances avec vos voiseurines, alors qu’à leur âge avancé ils comptent sur votre présence.


  • Ces accusations sont documentées par les pièces suivantes : photos polaroïd, bande magnétique de la caméra installée sur votre lampe de chevet, enregistrements…

Le prévenu décroche et observe le visage des accusateurs. Où est passée leur bonhommie originelle ? Ces yeux brillants qui invitaient au partage ? Cette douceur propre aux personnes qui ont connu la vie rude et la souhaite plus agréable aux générations qui suivent ?

… mandataire légal. Ces faits désormais énumérés, place à la défense de l’accusé.

Je commence à me lever, mais une main se pose sur mon épaule et le repousse sur ma chaise. Paf de la chute libre d’un décimètre, je lève la tête en direction de la propriétaire de cette main si ferme.


  • Mesdames et monsieur les juge, bonjour. Dois-je me présenter ? Je suis Nathalie, j’habite à un jet de frisbee d’ici et je me désigne avocate de la défense.

A moins que quelqu’un n’ait quelque chose à y redire ?

Durant le silence imposé, j’entends le battement de mes tempes.

Avec une assurance rare, ma voisine reprend son plaidoyer.


  • Dans une époque où l’on cherche à le maintenir ou le retrouver, vous sabotez le lien direct, naturel et spontané. Celui d’avant tout ces distractions digitales qui nous embrument l’esprit.

    Vous savez, Jonathan, je le connais bien mieux qu’il ne me connait. Je l’observe depuis son arrivée dans le quartier. Je le pensais taiseux, asocial. Il passait en bas de chez moi, les yeux rivés sur son téléphone. Il ne répondait pas aux saluts des passants. Ni même aux miens. C’est bien quelque chose que je ne supporte pas, et j’ai commencé à le haïr. Je lui ai renvoyé tous les maux de ce monde, qu’il cristallisait avec son comportement parallèle.  Pourtant, à votre contact, vous avez réveillé l’humain en lui, secoué la belle âme qui hibernait. Je l’ai vu sourire. Observer les endroits qu’il traversait. S’ouvrir au monde et s’illuminer. Jusqu’à me rencontrer moi. J’avoue qu’il s’est alors passé quelque chose d’inexplicable que je peine à …


  • Objection ! Vous sortez du cadre de l’enquête.


Marie-Luce sent la situation déraper et tente sans grande conviction de rétablir le rapport de force. Il s’agit d’un de ces moments où la vérité enfonce les portes qu’on avait posées avant même de construire les murs. Tout le monde devine l’issue du procès et la pièce devient un théâtre.


  • Je la rejette, votre objection. Votre procès est totalement absurde. Mais s’il m’offre au moins une chaire pour m’exprimer, il n’aura pas été vain.

    Vous avez créé une faille dans l’anormalité qu’est devenu ce monde. Vous avez ouvert votre porte et votre cœur à la rencontre, et créé une sorte de petite famille de sol plutôt que de sang. Passée la porte en leurre d’un immeuble, on pénètre dans un havre. Et au lieu de chérir cet endroit, vous n’avez pas su doser les limites de l’intrusion ou de la proxémie. Mais quel gâchis !

    Vous savez, ce procès n’est pas une si mauvaise idée. Vous êtes tous les quatre coupables, et personne ne sera commis à la défense.


Dos fixes, nuques raides, les quatre l’interpellent du regard. Perdus à leur propre jeu, les seniors redeviennent des gamins que le jeu dépasse.


  • Mais quel dommage, mais quel gâchis. Là, je vous observe, penauds. J’ai pris place dans la mascarade que vous avez créée. Et je devine que vous comptez sur moi pour mettre en scène votre comédie et en décider de la fin.


Sans se départir de ses traits tirés, Nathalie soupèse l’attendrisseur.

Marie-Luce serre la main de Sylva, des larmes coulent sur les joues de Mireille. Je reprends moi-même mes esprits et réintègre la scène que j’avais quittée pour mieux l’observer et la comprendre. Je me lève et soutiens le regard de son honneur.


  • Je plaide coupable ! Coupable d’avoir laissé la situation se dégrader, et coupable de …

Je déglutis mais ne ravale pas les mots qui allaient suivre.

… de vous aimer.


Personne ne semble surpris par la tournure de ma phrase.

  • Nous plaidons aussi coupable...

Les trois voiseurines se lèvent et s’installent à mes côtés.

... Coupables d’avoir orchestré toute cette mascarade.


Le silence envahi la cour de l’immeuble. Seules les mésanges ne semblent pas se soucier du dénouement qui se trame. Elle pépient d’une tonalité égale.

  • Oui, nous sommes coupables d’avoir été un peu trop loin.


« Un peu » ? Le tribunal change de dynamique. Tout se mélange et il est difficile de distinguer la défense de l’accusation.

  • Il faut que tu comprennes Jonathan. Excuse-moi du terme, mais quand tu es arrivé ici, tu étais une loque.

  • Oui, un asocial. Un gougeât et un dépressif.

  • Un looser !


Je commence à retrouver leur franc-parler, celui qui m’avait tant surpris et amusé lors de nos premières discussions.

  • Et foi de Marie-Luce, on n’pouvait pas te laisser comme ça tu comprends ! On t’a éduqué et remis dans le droit chemin !

  • Mais le souci c’est qu’on s’est attaché à toi. Puis il y a eu cette fameuse Nathalie. On n’voulait pas te perdre, nous.

  • On a déjà perdu nos enfants qui font leur vie de l’autre côté du pays et qui nous déblatèrent des banalités chaque quinzaine par téléphone.  

  • Tu nous as créé un compte sur cette plateforme où on pouvait acheter « tout ce qu’on veut » en quelques clics.

  • 45 balles pour un système d’écoute, y’a pas à dire, c’était tentant !

  • Bref, disons qu’on… s’excuse…

  • Va falloir choisir, maintenant, mon grand. C’est elle, ou c’est nous ?


Bam, bam, bam.

Le plateau de four gondole et Mireille ne fera jamais plus de pâtisserie aussi esthétique, mais l’important est ailleurs. Nathalie arpente l’estrade et nous fixe chacun pendant un instant qui suffit à nous percer l’intime. C’est comme si elle voyait en nous et faisait la somme de nos incohérences pour déterminer son verdict.


  • Marie-Luce, Sylva, Mireille. Jonathan. Je vous juge tous les quatre coupables de liberticide involontaire. Je vais perquisitionner vos appartements et confisquer tout appareil qui peut s’apparenter à de l’espionnage. Vous serez soumis à huit semaines d’intérêts généraux, et à trois séances de thérapie souple. Je vous expliquerai ce que c’est. Quant à vous, Jonathan, votre liberté sera conditionnelle. Vous êtes tenu de rendre un rapport hebdomadaire au juge dans le restaurant de son choix.


Messieurs, mesdames, la séance est levée.


Nathalie nous laisse, pantois. Elle quitte la cour et avant d’ouvrir la porte, elle se retourne pour me glisser un clin d’œil assorti du plus beau sourire que j’ai pu observer de mon existence.

Nous nous retrouvons à quatre à regarder nos chaussures. C’est nerveux, mais on sourit, puis on rit. On se serre dans les bras et on se retrouve.  

Les mésanges s’envolent pour nous laisser l’intimité.


Jérôme Dumont

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