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- Jeu de société -

Y s’est passé un truc ce soir… Pour tout le monde, ce ne serait qu’une anecdote. Mais pour moi, c’est un monde. Si tu veux bien, je vais te faire visiter ce monde. Excuse-moi si je suis franco, j’ai pas fini ma digestion.


Quand j’étais petite, j’étais folle. J’étais pas comme les autres. J’avais pas les règles du jeu, pas les codes, je comprenais rien à rien. Les autres s’intégraient facilement, moi j’étais à part. Ils avaient lu les règles du jeu avant que ça commence, pas moi. Alors je m’installais sur un banc comme au sommet d’une tour d’observation au milieu du machin et j’observais les autres faire des trucs et dire des trucs naturellement et ils parvenaient ainsi à s’intégrer. Bon. Alors je faisais comme eux, je les imitais.


J’te donne ma technique (C’est celle que j’utilise encore aujourd’hui quand je joue vraiment à un jeu de société mais que j’ai pas écouté Marie quand elle a expliqué les règles mais j’veux pas la vexer tu vois...). Le jeu commence, tu laisses toujours la main à quelqu’un évidemment. Avant tout : piger le but du jeu. Le mieux c’est d’observer les bons, ceux qui pigent vite, ceux qui ont noté les consignes et même déjà capté le sous-texte, ça c’est les top à imiter. Mettons Lisa. Ouais, elle est douée Lisa. Elle lance les dés et tire deux cartes. Très bien. Fais pareil. Voilà. Ils y ont vu que du feu. Continue d’observer, n’en perds pas une miette. C’est à Antho. Ouh attention : observe mais surtout n’imite pas ce genre-là. Eux ils jouent pas dans la même catégorie. Lui c’est pas la première fois qu’il joue à ce jeu, il en est déjà à tester les stratégies auxquelles il a pensé la dernière fois qu’il a joué. Il n’est plus depuis longtemps au stade où on connait les règles, il est entré dans la zone où on jongle avec. Si tu observes bien, le mec il pond ses propres cartes. Non vraiment, observe mais surtout ne reproduit pas, t’es trop petite. Allez c’est au tour des autres, regarde bien. Oh Marion a fait ça, tu vois ? Le but du jeu est plus clair maintenant hein ? On s’approche t’inquiète ça va venir. Ah ? Tout le monde passe une carte à son voisin de droite… Bon ok. Tiens pourquoi Lydia s’est débarrassé de cette carte ? Ah mais oui ! Regarde le chiffre dans le coin là : c’est une carte qui pue, ça ! Ok : on veut pas les cartes qui puent ! A Alizé maintenant. Hi hi, elle a pas l’air plus sûre d’elle que toi on dirait. Mais elle s’en sort bien aussi. Allez c’est à toi de jouer…


Bon j’vais pas te faire toute la partie, d’toute façon c’est ‘core Antho qu’à gagné, tiens ! Mais bon, t’as compris l’idée. Hé bien moi, depuis toujours, mes interactions sociales, c’est comme ça.

Bon aujourd’hui j’ai de la bouteille hein, ça va. Mais je ne suis pourtant pas à l’abri d’une carte +4 qui sortirait de je n’sais où et dont j’ignorais jusque-là l’existence même. Je dois alors acquiescer, sourire, supposer que je suis sensée prendre 4 cartes et surtout prier pour que ma supposition soit pertinente. 

Et tu vois le regard que te lanceraient tes potes si tout à coup au beau milieu d’une partie de Monopoly tu lançais d’un ton triomphal : ‘’UNO !’’ ? Bah pareil. Ça peut m’arriver. Sauf que c’est pas des potes, c’est des gens. Et toi-même tu sais : y a pas pire que les gens.

Ce regard-là, je l’appelle le regard de la folle. Ils me regardent comme la folle du village, une pauvre demeurée. Bien gentille hein. Mais de-meu-rée.

Alors des regards de la folle, j’en ai eu un paquet. Parce que bien sûr, quand tu débute dans le game, tu gères que dalle. Puis heureusement, avec le temps, tu retiens, tu étudies, tu notes deux trois trucs et astuces, tu apprends à sentir venir les ‘’uno’’, tu mets en place des systèmes d’alarmes, tu t’adaptes quoi. Le ‘’masking’’ ils appellent ça. Trente-six ans d’expérience. Et avec les années, de moins en moins de regards de la folle. Il m’arrive même de prendre la confiance. Ouais j’te jure ! Genre ‘’Vas-y ! J’suis normale moi, wesh !’’ Ça fait même plusieurs années que je montre mon vrai visage par-ci par-là, je retire mon masque de ci de là. J’ai pu carrément développer un sens de l’humour naturel, assumé et tout tu t’rends compte ? Depuis deux-trois ans, j’ai même du plaisir à jouer tiens, t’y crois ça ?


-          …‘’Wesh’’ ? Sérieux ?

Laisse moi tranquille, j’suis fatiguée, j’ai plus de filtre.

Mais parfois, avec la confiance, j’oublie et il m’arrive de commettre des bourdes. Oh rares hein. Mais plus elles se font rares, plus elles piquent. Parce que à chaque fois que je crie ‘’UNO !’’ au Monopoly, je perds toute la confiance en mon jeu que j’avais accumulé jusque-là. Toute.

 

Ce soir – c’est con hein, j’te préviens – j’ai fini de courir avec mon frère et des amis, on a rejoint le parking au centre du village. Alors que je reprends mon souffle, je vois qu’y a une réunion d’une assoc bien connue : j’ai reconnu quelques voitures. Alors je sais pas : la fatigue, l’endorphine de la course, va savoir… : voilà que mon alarme à ‘’Uno’’ tombe en panne. La discussion au sujet de la prochaine course m’ennuie, j’ai envie d’aller voir les copains. Je décide de monter et de toquer à la porte.

Là tu vois, mon radar – s’il avait été allumé et efficace j’entends – il m’aurait dit avant même que j’aie fait un pas dans l’allée : ‘’Euh… Meuf. Ils sont en réunion en fait. Tu vas juste les faire chier…’’ Et je serais restée avec mes amis et mon frangin. Point. Mais là nan, il ferme sa gueule ce con.

Evidemment, je tombe comme un cheveu dans la soupe. Un cheveu dégoulinant de sueur dans une vieille soupe lugubre et froide. Très vite, mon radar se réveille en sursaut, attrape le micro qui pend lamentablement du plafond de mon cerveau et me lâche : ‘’Euh… Meuf. Ils sont en réunion en fait. Tu les fais juste chier…’’

Super. Merci pour l’info, grand.

Et là j’y suis : mon cauchemar. ‘’UNOOOOO !!!’’ Sept regards de la folle qui flottent dans un silence pesant. Parce que oui, dans cette bande, y a que un pote, un. Les autres, ce sont… des gens.

Et me voilà repartie pour une longue période sans jouer. Je vais rester sur le banc et observer en attendant de rafistoler mon radar.

L’étape d’après, ce serait d’apprendre à me foutre du regard des autres mais Oula… J’en suis pas à ce stade-là hein ! J’ai déjà à peine pigé le but du jeu.

Et pis d’toute façon, si tu veux mon avis, c’est un bête jeu ! Coco

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